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Titre du blog : Balkanikum
Auteur : Balkanikum
Date de création : 14-08-2008
 
posté le 25-06-2010 à 13:01:15

L'Histoire de la Violence financière et la Réponse de la Démocratie directe

 

 

 

 

 

Vingt ans après que les nationalistes se furent emparés du pouvoir en Croatie, l'idée de bien collectif, au-delà de son identification étroite et obligée avec la nation, a été absente du discours public. Les rares moments où elle émergeait en marge de la vie publique - à propos des aspects économiques de la collectivité - l'Etat et les médias furent aptes à la contenir, à la rétrécir, à la reformuler idéologiquement et à l'empêcher de se répandre sous des formes non souhaitables [1]. Au cours des 45 années précédentes, les citoyens croates avaient bénéficié des avantages de l'éducation et des services de santé gratuits. Même la machine idéologique le plus efficace, celle du capitalisme parlementaire libéral, n'a pas pu l'effacer du jour au lendemain. Toutefois, moins il reste à arracher et à voler aux gens sur les carcasses de l'industrie (dans le socialisme yougoslave celle-ci était formellement détenue par le peuple et non par l'Etat, voir Branko Horvat), et plus les vautours du capitalisme se tournent vers l'un des derniers piliers des 45 années du projet socialiste : la santé et l'éducation gratuite. Le problème cette fois est qu'ils sont tombés sur un adversaire de taille.


La privatisation de l'éducation a été introduite graduellement - sans doute dans l'espoir que personne ne s'en aperçoive. En vain cette fois.


Deux importants blocages à la Faculté de philosophie de Zagreb, l'un au printemps 2009 (ayant duré trente cinq jours) et l'autre en automne (quatorze jours), furent accomplis à travers une série de manoeuvres stratégiques. La prise de contrôle des facultés s'étendit à diverses villes et il en résulta un réseau d'étudiants qui continue activement de se développer à partir de l'unique et simple, quoique puissante, revendication d'"une éducation gratuite publiquement financée à tous les niveaux et disponible pour tous". Cette revendication fut énoncée à travers l'ouverture stratégique, la discipline dans l'organisation, le refus des négociations, une série d'étudiants anonymes lisant à chaque fois des annonces destinées aux médias, aucun porte-parole ou leader (déjouant ainsi les attaques personnalisées par l'Etat et les médias), à travers la fièvre d'une perpétuelles activité en matière de théorie, de traduction et de publication, à travers des groupes de lecture théorique, une solidarité et un appui envers les travailleurs et paysans en révolte, une activité documentaire constante sur le travail accompli ; la rédaction en 70 pages du Livre de recettes du blocage [2] ainsi qu'une Foire aux questions pour les travailleurs et les paysans imprimée puis distribuée dans les usines occupées. C'est à travers tout cela que les étudiants ont déboussolé la machine de l'Etat capitaliste en le mettant sur la défensive. Par suite il s'est retrouvé obligé de plaider et bien souvent de débattre en public ce qui jusqu'à présent avait été un processus standard de la vie politique et économique croate : la mise en oeuvre non critique des pires aspects de la doctrine néolibérale [3]. En aucun cas il ne fut question de l'habituel leitmotiv de la gauche repris par l'activisme estudiantin "nous n'aimons pas les réformes néolibérales de l'éducation", mais bien d'une attaque théorisée, développée et coordonnée contre les bases idéologiques du capitalisme en Croatie et sa forme parlementaire non démocratique, lesquelles bases ont permis que la manne de richesses socialement redistribuées que produisait la Croatie sous le socialisme soit d'abord anéantie puis volée sous prétexte de dysfonctionnement.


Contrairement à la pratique, seuls les cours réguliers furent bloqués tandis que l'administration, la bibliothèque, la librairie et d'autres services administratifs à l'intérieur des bâtiments de la faculté furent laissés en état de fonctionnement habituel. Des plénums ouverts radicaux, "durant lesquels toutes les décisions étaient prises en ce qui concerne le fonctionnement de la faculté occupée", furent ouverts à la participation et au vote de quiconque s'y présentait, et pas seulement des étudiants. Un Code de conduite donnait des détails sur le comportement digne, sur les gardes d'étudiants et leur rôle, sur le respect de la propriété, sur la résistance passive au cas où la police viendrait à intervenir ainsi que sur bien d'autres points [4]. Le plus important est leur aspect directement démocratique :


Le plenum ne peut à aucun moment élire un représentant qui peut prendre de son plein gré les décisions ou accepter certaines conditions. Le plénum ne peut qu'élire des délégués qui communiquent les décisions et la volonté du plénum et qui transmettent les offres et questions à considérer par le plénum. Cette méthode d'élire les délégués, qui est la seule manière authentiquement démocratique, exclut la possibilité que soient manipulés les représentants individuels.

 

Viktor Ivančić, à la foi co-fondateur du "Feral Tribune" (qui durant fort longtemps fut le meilleur journal politique ces vingts dernières années), et commentateur politique incisif, a bien résumé la chose :

 

En dépersonnalisant leurs apparitions en public, en organisant chaque jour leurs plénums estudiantins (ouverts à tous les citoyens), en rejetant le choix de délégués ou de leaders charismatiques, en refusant les accrochages et le marchandage durant les négociations, les garçons et les filles de la faculté de philosophie ont percé le mensonge de la soi-disant démocratie représentative, qui par le biais des mécanismes à l'oeuvre dans les partis et entre eux se manifeste comme modèle faisant autorité [5].


Ivančić va droit à l'essentiel : non seulement les étudiants ont-ils démontré pendant presque un an la possibilité dans la pratique d'un nouveau modèle de démocratie participative voire directe, mais ils continuent de révéler à quel point le modèle parlementaire capitaliste est corrompu, non démocratique et directement opposé aux intérêts de tous hormis d'une minorité. Un argument central que les étudiants ont mis en avant, et qui annule largement le fond de la doctrine du projet étatique des nationalistes - l'indépendance financière basée sur la gestion de ses propres ressources - est qu'en rejoignant l'UE, l'Etat national renonce à de larges pans des droits et des avantages dont la vaste majorité des citoyens avaient disposé sous le socialisme yougoslave international.

 

 

 

Violence financière

 

 

 

L'image en rose que les révolutionnaires néolibéraux ont peinte ces trentes dernières années, qui a directement pesé avec violence sur le sort de la Croatie et de la Yougoslavie, s'est éteinte avec le crash financier de l'année 2008. La logique est d'une simplicité presque douloureuse : si l'Etat n'était pas intervenu sur les marchés avec d'énormes quantités d'argent, en nationalisant de fait d'énormes pans du secteur financier, il se serait écroulé. Dans une interview datant de l'été 2003, Alistair Darling, ministre des finances du Royaume-Uni, a admis que durant le wee-kend le plus critique en 2008 le Royaume-Uni avait été sur le point de voir deux de ses quatre plus grosses banques fermer leurs distributeurs de billets le lundi matin [6] [7]. Jamais je n'ai vu ce point autant se rapprocher s'agissant de toutes ses conséquences. Soudain deux des quatre plus grandes banques ont cessé de fournir des liquidités, je ne suis pas sûr que la suite des événements eût été pacifique.


Ce fut un scénario qui a fortement joué dans l'effondrement de la Yougoslavie, ainsi que dans les désordres sociaux et les guerres dans d'autres pays faisant l'objet de la violence néolibérale : la violence physique est précédée par la violence financière. Les conditions imposées par le Fonds monétaire international (FMI) à la Yougoslavie au début des années quatre-vingt afin qu'elle rembourse ses dettes donnèrent leur élan aux groupes nationalistes, et finalement les aidèrent à réclamer leur part du pouvoir, en transformant avec opportunisme leur nationalisme en un projet anti-social. L'Etat yougoslave fut incapable de faire face à la violence financière : il s'est écroulé dans la guerre menée par les nationalistes profitant de l'instant de crise, exploitant la longue période où les citoyens avaient dû faire la queue pour les biens de première nécessité tels le pain et le lait, suite à l'incapacité de la direction yougoslave de se défendre contre les pressions du FMI. Au début des années 2000, après une décennie de destruction systématique et de vol de l'économie du pays par le gouvernement croate et ses complices criminels, la Croatie a bradé l'entièreté de son système bancaire, récoltant ainsi les louanges de l'UE pour sa privatisation et pour avoir "libéralisé" 94% du secteur financier [8]. La Croatie a ainsi répété les erreurs de la Yougoslavie socialiste durant les années 80 : incapable de se défendre contre les attaques financières impérialistes, elle s'est considérablement affaiblie, en réduisant les possibilités que l'Etat intervienne en temps de crise. Bien que les décisions prises par Rohatinski, le gouverneur de la Banque nationale de Croatie, puissent être perçues comme la preuve que l'Etat croate a encore les moyens de se défendre sur le plan écononomique interne face aux turbulences financières extérieures, le pire est encore à venir pour l'économie croate.


Un rapport récent rédigé par la Banque nationale d'Autriche dépeint sous des couleurs déprimantes la dette qui se gonfle rapidement et la production en chute [9]. La dette extérieure croate tournait autour des 10 milliards d'euros en 2000 ; à la fin de l'année 2009 elle avait dépassé les 42 milliards d'euros, se rapprochant ainsi des 100% du PIB. Pour décrire à quel point le système bancaire a été bradé : la Splitska Banka, la troisième plus grosse banque croate, fut évaluée à 150 millions d'euros au moment de sa vente à ses premiers propriétaires privés en 2000. Lorsque la banque fut vendue à son propriétaire actuel pour un milliard d'euros en 2006, ses actifs étaient estimés à environ 3,2 milliards d'euros [10]. Entre 1993 et 2002, à peu près 75% des investissements étrangers furent "liés à des projets de privatisation, principalement dans les secteurs de la banque, des télécommunications et pharmaceutique". En d'autres termes, ce ne fut pas de l'investissement mais une braderie d'actifs massivement sous-évalués ayant été accumulés sous le socialisme. Pire encore, le système bancaire fut purgé des mauvaises dettes avant d'être vendu, "restructuré et consolidé" au prix élevé de 5,6 milliards d'euros (15 milliards d'euros selon les débats au Parlement croate), dépassant largement le prix pour lequel les banques furent vendues. La "privatisation" constitua une série d'actes criminels commis par les dirigeants du pays.


L'histoire de la violence financière, imposée de l'extérieur, mais acceptée et exécutée de l'intérieur, est l'histoire d'une erreur répétée - dans les années 80 en Yougoslavie et au début du 21ème siècle en Croatie - sans que les élites au pouvoir n'en aient retenu la moindre leçon, du moins jusqu'à présent. Une façon honnête de revenir sur l'occupation des facultés par les étudiants en Croatie est de s'élever contre la violence, contre le néolibéralisme, l'impérialisme et le capitalisme, et en faveur de nouveaux projets égalitaires, basés non pas sur les modèles militaristes hiérarchiques et représentatifs du 20ème siècle (le parti politique, le parlement, les syndicats), mais sur les modèles de démocratie directe, à commencer sur les lieux de travail.

 

Témoins et instruits des échecs passés, il est peu de gens qui ont autant à dire sur ce sujet que les habitants de l'ex Yougoslavie. L'autogestion yougoslave fut un effort hardi quoique avorté dont la réévaluation théorique n'a que trop tardé. Les technologies de l'autogestion et de la démocratie directe n'existaient pas à l'époque pour rendre efficace un tel modèle participatif, ouvert, transparent ou responsable, envers ses sujets politiques égaux et la société en général. Les actions des étudiants croates montrent que les moyens de communication et d'organisation (autant que les moyens de produire des discours et des organisations) dont nous disposons aujourd'hui offrent un nouvel ensemble de structures et de processus d'organisation directement démocratiques - blogs, listes de diffusions, sessions plénières, groupes de travail - tout cela utilisé sans organes représentatifs. Cependant, pour les rendre efficaces, nombre de décisions politiques stratégiques, nourries par l'application de la théorie aux situations concrètes dans lesquelles l'intervention se déroule, doivent être prises et surtout exécutées avec discipline.

 

Un des groupes de travail les plus actifs, et peut-être le plus important s'agissant de l'aspect politique des occupations étudiantes, est celui pour "la diffusion des idées et la mise en pratique de la démocratie directe". Ses taches premières ont jusqu'à présent été de prendre part à l'écriture, l'impression et la distribution de la Foire aux questions des Travailleurs et des Paysans, en se rendant à des grèves et dans des usines occupées par les travailleurs, en tenant des conférences sur la démocratie directe dans les établissements supérieurs. Le travail de tous ceux impliqués dans cette initiative étudiante donne un rôle historique à ces organes étudiants représentatifs. En même temps, au moyen d'actions et de décisions stratégiques très intelligentes, disciplinées et reposant sur une solide base théorique, les étudiants ont introduit dans le discours public l'idée du démantelement de la Croatie par les capitalistes néolibéraux, quelque chose de difficilement imaginable en 2008.

 

Non seulement les étudiants croates en révolte méritent-ils notre soutien sans réserve et nos critiques bienveillantes, mais ce serait une opportunité manquée pour la gauche anticapitaliste que de ne pas se joindre à leur travail, l'étudier et le réutiliser judicieusement dans d'autres contextes. Une approche fondamentale dans beaucoup d'arts martiaux est d'utiliser la force dans le champ de la lutte : il est souvent préférable de ne pas s'opposer frontalement à une force dirigée contre soi, mieux vaut la contenir et la rediriger contre l'ennemi. Badiou, Negri et Žižek insistent sur le fait que l'idée du communisme doit être repensée, en dehors des formes usées des partis et des syndicats. Les étudiants en Croatie ont montré la façon de s'y prendre : audace, démocratie directe et stratégie ouverte.

 

par Toni Prug
publié à l'origine dans Radical Philosophy

 

Références :

1. Ćurković S. Tranzicija i solidarnost [Internet]. H-Alter. 2009 Oct 13 [cited 2010 May 3]; disponible depuis : http://www.h-alter.org/vijesti/ljudska-prava/tranzicija-i-solidarnost

2. Free Faculty of Humanities and Social Sciences. The Occupation Cookbook [Internet]. 2010 [cité le 3 mai 2010]; disponible depuis : http://slobodnifilozofski.org/?p=1901

3. Free Faculty of Humanities and Social Sciences. About the independent student initiative for the right to free education [Internet]. 2010 [cité le 3 mai 2010]; Disponible depuis : http://slobodnifilozofski.org/?page_id=2

4. Free Faculty of Humanities and Social Sciences. The Occupation Cookbook: CODE OF CONDUCT DURING THE STUDENT CONTROL OF THE FACULTY OF HUMANITIES AND SOCIAL SCIENCES [Internet]. 2010 [cité le 3 mai 2010]; disponible depuis : http://slobodnifilozofski.org/?p=1915/#28

5. Ivančić V. Invisible Terror [Internet]. 2009 Apr 27 [cité le 3 mai 2010]; disponible depuis http://bit.ly/b0pUBW http://www.slobodnifilozofski.bloger.hr/post/ekskluzivno-za-sf-blog–novi-tekst-viktora-ivancica-s-prvenstvom-objave/1391712.aspx

6. Riddell M. Alistair Darling: Tensions with No 10 are inevitable … healthy or unhealthy [Internet]. Telegraph.co.uk. 2009 Dec 12 [cité le 3 mai 2010]; disponible depuis : http://www.telegraph.co.uk/news/newstopics/politics/labour/6793082/Alistair-Darling-Tensions-with-No-10-are-inevitable-…-healthy-or-unhealthy.html

7. Treanor J. Cash machines were monitored every hour during banking crisis [Internet]. The Guardian. 2009 Oct 11 [cité le 3 mai 2010]; disponible depuis : http://www.guardian.co.uk/business/2009/oct/11/banking-crisis-one-year-on

8. COMMISSION OF THE EUROPEAN COMMUNITIES. Opinion on Croatia’s Application for Membership of the European Union [Internet]. Brussels: 2004. Disponible depuis : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=CELEX:52004DC0257:EN:NOT

9. Austrian Nationalbank. Recent Economic Developments in selected CESEE Countries [Internet]. Austrian Nationalbank; 2009 [cité le 3 mai 2010]. Disponible depuis : http://www.oenb.at/en/geldp_volksw/zentral_osteuropa/recent_economic_developments.jsp

10. Maxian S, Demel W. CEE Banking Sector Report [Internet]. Vienna, Austria: RZB Group; 2006 [cité le 4 mai 2010]. Disponible depuis : http://www.rzb.at/eBusiness/services/resources/media/1023296711504-1024688546430_1025308745143-339289253098791970-1-NA-DE.pdf


 

Toni Prug : Student Control Over the Faculty in Croatia