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Titre du blog : Balkanikum
Auteur : Balkanikum
Date de création : 14-08-2008
 
posté le 30-05-2010 à 22:14:40

L'Action Rouge : Nous sommes des combattants croates contre la dictature du capital
 

L'organisation de gauche illégale, qui a récemment déployé des drapeaux rouges à travers Zagreb, intervient pour la première fois en public.

L'Action Rouge. Nous sommes des combattants croates contre la dictature du capital !

"A ce jour nous nous sommes engagés activement dans une série de campagnes et d'actions, telles que les manifestations et les blocages par les étudiants, la lutte pour la rue Varšavska, une série de grèves et de manifestations des travailleurs, et nous avons organisé des manifestations contre le bombardement israélien de Gaza et contre l'entrée de la Croatie dans l'OTAN. A coup sûr, les plus importants de ces mouvements ont été les blocages [des universités ] par les étudiants, lesquels représentent pour l'heure le mouvement social le plus puissant et le plus déterminé en Croatie", écrit Damir Pilić.

Personne ne sait qui ils sont ni combien ils sont. On sait seulement qu'ils publient sur leur site de violents articles contre le capitalisme et qu'ils ont récemment déployé de grands drapeaux rouges en une vingtaine d'endroits à Zagreb. Etant donné qu'ils se considèrent eux-mêmes comme une organisation illégale, leur condition posée pour cette interview consistait en un anonymat total. Raison pour laquelle nous ne pouvons fournir leurs photos, pas plus que les noms des leaders. Ils se dénomment l'Action Rouge.


***


Quand votre organisation a-t-elle été fondée ?

CA : L'Action Rouge a été fondée il y a un peu plus d'un an et demi. Il s'agit par conséquent d'une très jeune organisation. Néanmoins nous avons fêté le premier anniversaire en grande pompe, en suspendant une dizaine de banderoles à travers Zagreb. Nous ne l'avons pas fait parce que nous estimions que le premier anniversaire est un grand succès mais parce que nous pensons que ce que nous avons entamé est très important pour l'avenir de la Croatie.

Pourquoi avez-vous fondé l'organisation. Qu'est-ce qui vous y a incité ?

CA : Nous voyons l'Action Rouge comme la première tentative d'organiser une opposition autrement sérieuse à la transition en Croatie. Depuis les années 90, en Croatie, et dans une bonne partie du reste du monde, on tente de faire croire que le capitalisme n'a pas d'alternative car toutes les autres tentatives ont mal fini. Or, nous voyons clairement que le capitalisme n'a pas été en mesure de résoudre les problèmes de base de l'humanité, pas plus que les problèmes locaux en Croatie. Au surplus, le capitalisme dans ses principaux aspects n'a pas changé depuis le début du 20ème siècle.


Nous avons des raisons de lutter

Que voulez-vous dire ?

CA : Nous continuons à être partagé en ceux qui travaillent pour les autres et ceux qui gagnent de l'argent sur le travail d'autrui, le sens de la production continue à être le remplissage des poches privées et non pas la satisfaction des besoins de la population ; la fonction basique de l'Etat continue à être la protection des intérêts du capital ; et le monde continue de se diviser entre les pays impérialistes du "centre" et les pays dépendants, ceux de la "périphérie". Les raisons pour lesquelles des millions de gens au cours du 20ème siècle ont lutté contre le capitalisme sont toujours valables. Et de fait, dans nombre de pays sur la planète des milliers de gens continuent de se battre. Nous avons des raisons de lutter, toutefois ce qui nous manque est une analyse cohérente de la situation et des organisations qui mènent cette lutte. L'Action Rouge est une tentative d'y remédier.

Quels sont vos modes d'action ?

CA : Dans cette phase, nos principales activités consistent à développer une organisation, une propagande ainsi qu'une contre-information. Par développement d'une organisation nous pensons à notre propre éducation ; par propagande nous pensons à la diffusion de nos idées ; et par contre-information à l'offre d'informations venant de "l'autre bord", c'est-à-dire aux nouvelles qui n'apparaissent pas dans les titres des médias, aux nouvelles sur les grèves désespérées et autres combats contre la dictature du capital, de même qu'à l'analyse de certains processus dans la société ou encore aux initiatives politiques dont nous estimons qu'elles ne sont pas traitées de manière suffisamment critique dans les médias.


Le problème ce ne sont pas les individus

Comment choisissez-vous les thèmes que vous répercutez ?

CA : Un bon exemple en est le programme gouvernemental de "relance économique", qui très clairement ne renferme qu'une série de mesures allant au détriment de la majorité et au profit de l'étroite couche des plus riches. Les analyses de ce programme dans les médias se sont bornées à des commentaires "d'experts en économie", tous sans exception des représentants du grand capital. En pareil cas les médias, plutôt que d'être "la voix de l'opinion", deviennent la voix du capitalisme contre les intérêts publics. En outre, à ce jour nous nous sommes engagés activement dans une série de campagnes et d'actions, telles que les manifestations et les blocages par les étudiants, la lutte pour la rue Varšavska, une série de grèves et manifestations des travailleurs, et nous avons organisé des manifestations contre le bombardement israélien de Gaza et contre l'entrée de la Croatie dans l'OTAN. A coup sûr, les plus importants de ces mouvements ont été les blocages [des universités ] par les étudiants, lesquels représentent pour l'heure le mouvement social le plus puissant et le plus déterminé en Croatie.

- Sur votre site vous avez critiqué le Programme Gouvernemental, en arguant qu'il a été écrit par "des héros de la privatisation, des figures hostiles au peuple et de semblables individus qui ne reculent devant personne pour défendre le profit". Avez-vous pensé à Škegro ?

CA: Nous avons pensé, entre autre, à Škegro, mais le problème ne réside pas tant dans les figures de premier plan. En définitive ils ne sont que des serviteurs et des marionnettes des intérêts du grand capital. Il importe néanmoins de démystifier "les experts en économie", qui très souvent souhaitent présenter leurs décisions comme des faits inévitables. Pour l'essentiel leurs décisions ne signifient pas de "purs faits scientifiques" mais bien des décisions politiques conscientes qui conviennent à certains tandis qu'elles nuisent à d'autres. Ils le savent très bien mais ils tentent de le cacher par leur prétendue expertise.

- Dans les articles exposant votre programme sur votre site, vous pointez la nécessité d'une activité illégale. Pourquoi illégale ?

CA : Par activité illégale de l'organisation nous entendons cette activité qui ne reconnaît pas les structures légales du système et qui protège les activistes contre l'appareil répressif de l'Etat. L'histoire, mais aussi les exemples fournis par d'autres pays, comme par exemple la Turquie, nous indiquent clairement que tout régime use de la répression lorsqu'il se sent suffisamment menacé par les mouvements anti-système. Nous souhaitons justement développer un mouvement anti-système.

- Ce qui veut dire ?

CA : Cela veut dire que nous estimons que les choses ne peuvent être changées par un changement des politiques particulières, mais par un changement complet du système. Le parlementarisme non-démocratique, dans lequel les "électeurs" ne peuvent peser sur les décisions quotidiennes de "leurs" représentants, n'est pas seulement non-démocratique mais aussi créé à dessein pour répondre aux intérêts du capital. Notre lutte est dirigée contre la dictature du capital et contre le système non-démocratique, or une lutte contre le système est illégale. Nous ne faisons que nous conformer à ces faits.

- Combien êtes-vous dans l'organisation ?

CA : Une des caractéristiques fondamentales de l'activité illégale est de ne pas publier des informations sur les membres, y compris leur nombre.

- Quel est l'âge moyen des membres ? Est-ce que ce sont des lycéens, des étudiants, des travailleurs... ? Que font-ils dans la vie ?

CA : Nos membres sont en majorité des personnes jeunes, principalement un peu au-delà de vingt ans. Nous comptons des lycéens, des étudiants issus des facultés les plus diverses, mais aussi des travailleurs, des intérimaires, des travailleurs au noir... Notre organisation n'est pas une sous-culture, on y trouve donc des personnes avec des profils très différents, avec des affinités et des centres d'intérêt très différents. Ce qui nous unis est la lutte contre la dictature du capital et non pas certains modes de vie.

- Comment est-ce que vous choisissez vos membres ? Selon quels critères ?

CA : En principe chacun peut être membre s'il accepte nos positions et nos méthodes de travail. En revanche, la pratique nous montre clairement que chacun n'est pas prêt à se consacrer pleinement au travail révolutionnaire même si en principe il peut s'accorder sur la nécessité de la révolution. Cette raison fait que nous prescrivons un stage de candidat pour les membres potentiels, durant lequel nous établissons, autant eux que nous, qui est réellement prêt pour le travail au sein de l'Action Rouge.

- Est-ce qu'il existe des organisations en Croatie avec lesquelles vous collaborez ?

CA : Nous soutenons tous les mouvements progressifs et à caractère social en Croatie, ce qui ne signifie pas que nous renonçons au droit de critiquer leurs initiatives ou positions. Un bon exemple en la matière est l'initiative "Le Droit à la Ville", dont nous soutenons le combat contre la privatisation des espaces publics, mais que nous ne considérons pas comme étant le problème dérivant d'un maire corrompu ou étant celui d'une rue. Le problème tient au système qui sert la dictature du capital. La destruction de la rue Varšavska n'est qu'un symptôme du problème, et non pas le problème en soi.


Une industrie détruite

- Vous parlez et agissez au nom de la classe laborieuse, mais qu'en est-il vraiment resté de la classe laborieuse aujourd'hui en Croatie ?

CA : Partout dans l'Est de l'Europe la transition a eu pour effet de détruire l'industrie qui pouvait potentiellement représenter une concurrence aux firmes occidentales. En conformité, le pourcentage de personnes employées dans l'industrie a fortement chuté. La classe laborieuse ne saurait pourtant être assimilée aux travailleurs dans l'industrie. A la classe laborieuse appartiennent tous ceux qui doivent travailler pour survivre. Par conséquent tous ceux qui ne sont pas propriétaires ou gestionnaires des moyens de production et d'échange. Hormis ceux engagés dans le secteur des services, en font certainement partie ceux qui sont actuellement sans emploi (les chômeurs) et ceux qui ne font que se préparer pour le travail (les élèves et étudiants).


- N'avez-vous pas l'impression que parmi les travailleurs est née la conscience d'appartenir à la même classe ?

CA : Par la disparition des grandes installations industrielles, il est certain qu'a été rendue plus difficile la création d'une solidarité collégiale entre les travailleurs, je veux dire la conscience d'appartenir à la même classe, mais cela ne signifie pas que la position des travailleurs ait réellement changé. Du reste, pas plus tard qu'en 2001 environ 25% des employés en Croatie travaillaient encore dans les métiers productifs, plus environ 25% dans les métiers des services et simplement manuels. Sans pour autant comptabiliser dans ces chiffres les enseignants et les autres fonctionnaires publics. Si l'on tient compte des chômeurs, il apparaît que la classe laborieuse n'a jamais réellement disparu.

- Sur le site vous soutenez les manifestations d'étudiant, leurs plénums et la démocratie directe comme "le seul instrument possible de la révolution". Comment envisagez-vous cette révolution et qui en seraient les tenants ?

CA : Les plénums ont été pour la classe laborieuse en Croatie une brillante préparation et illustration des révoltes à venir. Dans le conflit avec le système, le seul avantage du peuple en révolte est sa multitude, or les plénums sont l'organe qui tire le meilleur parti de la multitude. Lorsque le peuple en révolte organise des plénums, il entre en conflit avec le système non-démocratique et le pouvoir légal. Ce conflit ne peut en définitive être résolu que de deux façons : ou le système étouffera les plénums et les neutralisera, ou les plénums remplaceront le pouvoir légal par des formes de pouvoir plus démocratiques. Lorsque survient la deuxième option, cela s'appelle une révolution. Les acteurs de la révolution seront tous ceux qui ont intérêt à changer le système, autrement dit la grande majorité de la population. Tous hormis le cercle restreint des grands capitalistes et les politiciens professionnels qui les servent.


Le communisme, on ne s'en souvient pas

Sachant que depuis 1990 tout ce qui a un lien avec la gauche et le communisme en Croatie est hautement proscrit, comment avez vous réussi à développer vos convictions politiques ?

CA : Nos convictions politiques ne sont pas nées par nostalgie pour l'ancien régime. Nous, au demeurant, nous ne nous souvenons pas de cette période. Nous avons été incités à la lutte par une analyse de la situation dans laquelle nous nous trouvons. En ce sens nous critiquons nous aussi l'ancien régime, selon une perspective de gauche, mais il est un fait que le "socialisme réel" a échoué. Il ne peut plus et ne doit plus servir d'argument pour le capitalisme. Il est tout à fait clair qu'a également échoué la transition en tant que projet. Il est plus que temps que nous nous mettions à bâtir une alternative.


Le SDP n'est pas la gauche [SDP : le Parti social-démocrate, N.D.T]

- Sur votre site vous vous en prenez à l'opposition en raison de son soutien aux "mesures anti-peuple" que prône le Gouvernement. Est-ce que cela signifie que vous ne considérez pas le SDP comme un vrai parti de gauche, en d'autre terme "un parti rouge".

CA : La politique de ce parti, autant lorsqu'ils étaient dans l'opposition que durant leur courte période au pouvoir, ne s'est nullement écartée de l'extrémisme néo-libéral. Le rabotage des droits sociaux, la privatisation, la commercialisation des services sociaux. La social-démocratie a été dans l'histoire une sorte de mouvement de gauche nominal, toutefois la dernière phase de son évolution, la dénommée "troisième voie" (ou blairisme), signifie l'entière fusion ultime de la social-démocratie avec le libéralisme. La social-démocratie n'est aujourd'hui ni une option des travailleurs ni une option sociale. Au demeurant, eux-mêmes le reconnaissent dans leurs documents.


Des Balkans désunis conviennent à l'Occident

Dans vos articles vous affirmez que "les Balkans nécessitent une lutte commune anti-impérialiste menée par les peuples balkaniques". Est-ce prôner une sorte de nouvelle union balkanique ?

CA : Nous ne prônons aucune nouvelle forme d'organisations étatiques ou supra-étatiques qui seraient la répétition de certaines formes politiques anciennes. Nous ne sommes pas de ceux à pousser la Croatie dans une communauté régionale. Au contraire c'est la transition, c'est-à-dire le développement capitaliste, qui a poussé les pays des Balkans et d'Europe centrale dans une même position, cette position de périphérie du capitalisme d'Europe occidentale. Une des raisons pour lesquelles ces pays ne peuvent s'opposer à l'assaut du capital des centres impérialistes vient de ce qu'ils dépensent une grande partie de leur énergie dans des conflits mutuels, ce qui vaut particulièrement pour les Balkans. Plutôt que de vains conflits mutuels, les pays en transition ont besoin d'une résistance à l'impérialisme sur le principe de la pleine reconnaissance du droit des nations à l'indépendance et à l'autodétermination. 


Le capital et le fascisme

Dans nombre de pays européens éclatent souvent des conflits, y compris physiques, entre les groupes organisés de gauche et de droite. Une telle situation peut-elle survenir chez nous ?

CA : Nous avons déjà eu des conflits physiques avec les bandes fascistes durant nos actions de rue, toutefois le sens de notre organisation n'est pas de batailler et de se confronter avec la racaille des rues mais bien de lutter contre la dictature du capital. Le fascisme n'est pas un mouvement politique indépendant sinon la dernière ligne de défense des intérêts du capital. Lorsque le peuple parvient réellement à créer une alternative au pouvoir non-démocratique et à articuler ses propres intérêts, le capital organise ceux qui souffrent de phobies de la liberté afin d'intimider et de torpiller le développement du mouvement populaire. Il existe la possibilité que la réponse du capital à l'échec de la transition dans l'Est de l'Europe soit réellement une nouvelle forme de fascisme. En pareil cas, aujourd'hui plus que jamais, est de rigueur la sentence prononcée par la révolutionnaire polonaise Rosa Luxembourg : l'avenir est soit le socialisme soit la barbarie.


Source : hap.bloger.hr, le 29 mai 2010.