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Titre du blog : Balkanikum
Auteur : Balkanikum
Date de création : 14-08-2008
 
posté le 15-02-2010 à 16:16:44

Est-il important d'être docteur en sciences ou docteur en paresse ?

 

 

Le magazine Globus cherche à savoir pourquoi les travaux des docteurs croates en sciences sociales sont difficiles, voire impossibles, à trouver dans les bases internationales de citations WOS et Scopus, qui parcourent les principales revues scientifiques croates et mondiales.

 

Le docteur Hrvoje Arbutina de la Faculté de Droit est justement en train de préparer un livre. Il déclare que pour publier des travaux scientifiques dans les revues il n'a tout simplement pas beaucoup de temps.

 

- Du reste, savez-vous, les sciences juridiques sont un domaine étroit et spécifique. Il n'arrive pas souvent que quelqu'un s'intéresse dans les revues scientifiques internationales à la situation juridique croate - se justifie-t-il.

 

La plupart des docteurs en sciences de la Faculté de Droit de Zagreb font le même type de raisonnement. Ils s'occupent de la politique juridique nationale, et quant à publier un travail dans une revue prestigieuse, en particulier étrangère, ils supposent que cela n'intéresserait personne. C'est pourquoi il est difficile, voire impossible, de trouver nos scientifiques dans les bases de citations qui parcourent les principales revues scientifiques mondiales et croates.

 

Globus a examiné ces bases afin de vérifier l'activité scientifique véritable, internationalement reconnue, des docteurs croates en sciences sociales.

 

Quoique les critères pour évaluer les docteurs en sciences sociales, disent les spécialistes, ne doivent pas nécessairement être des articles publiés dans des revues (une grande partie de leurs travaux se rattachant aux livres), la plupart considèrent qu'il n'est pas acceptable qu'en 15 ans un docteur en sciences ne possède pas un seul travail publié dans les bases. Un scientifique est tout simplement tenu de publier dans les revues spécialisées, s'accordent les experts, si ce scientifique souhaite que le résultat de ses recherches tombe en d'autres mains. Hélas, chez nous persistent la pensée provinciale et la tendance à emprunter la voie la plus facile, de sorte que l'on n'écrit pas pour les revues internationales reconnues et que l'on évite d'écrire en langue anglaise. De même, remarquent les spécialistes, les universités de renommée internationale inviteront rarement comme professeur associé les scientifiques dont les travaux ne leur sont pas accessibles.

 

C'est pourquoi nous avons passé plusieurs semaines à décortiquer les bases de citations WOS (Web of Science) et Scopus, qui ont "sucé" le noyau même du savoir mondial. Ces deux registres, fameux et bien connus, indexent des dizaines de milliers de revues scientifiques mondiales ainsi qu'à peu près 70 d'origine croate.

 

WOS englobe dix pour-cent de la production mondiale, quant à Scopus il est beaucoup plus vaste car il analyse les contenus de plus de 15 mille revues ainsi que 750 recueils de travaux dans le monde entier. Parmi les revues nationales on compte "Drustvena istrazivanja", "Socijalna ekologija", "Ekonomska istrazivanja", mais aussi des titres tels que "Nase More", "Mljekarstvo", "Podravina"...

 

Toutefois cette recherche de Globus, à l'instar de celles antérieures menées par des scientifiques, a révélé une inquiétante inactivité des docteurs croates en sciences humaines. Un grand nombre d'entre eux, durant la période allant de 1996 à 2010, ne s'est pas qualifié une seule fois pour entrer dans l'une de ces deux bases de données internationales.

 

Un tiers des docteurs en sciences qui enseignent dans les Facultés zagréboises de Droit, d'Economie, d'Education-réhabilitation, de Philosophie ainsi qu'à la Faculté des sciences politiques n'apparaissent pas une seule fois dans les bases. Un autre tiers pouvant se vanter d'y être mentionné une seule fois.

 

Arbutina fait partie des scientifiques qu'il n'est pas possible de trouver dans les bases de citations. Il trouve un prétexte : ces bases, nous dit-il, enregistrent probablement les revues mondiales "mainstream" dans lesquelles il publie rarement car il n'écrit pas en anglais. Nous lui répondons que les bases indexent également sa revue "maison", Le Recueil des travaux de la Faculté de droit à Zagreb (Zbornik radova Pravnog fakulteta u Zagrebu).

 

- Exact, j'accepte votre critique. Ces derniers temps je n'ai guère publié dans notre revue souche et je ressens une dette envers ma propre maison - se repent le professeur Arbutina.

 

Le fait que la productivité des travailleurs croates en sciences sociales soit loin en dessous des attentes avait été révélé par une recherche menée en 2009 par Maja Jokic et Adrijana Suljok de la Bibliothèque nationale et universitaire. Eux aussi avaient procédé aux vérifications dans les mêmes bases de citations, la différence par rapport à Globus venant de ce qu'ils avaient examiné la période allant de 1996 à 2005.

 

La conclusion de ces recherches était frappante.

 

Ce sont les docteurs en sciences juridiques qui s'en sont sortis le plus mal, 89,1% ne possédaient pas un seul travail publié dans la base de citations Scopus. Suivaient les politologues (79,2% des scientifiques étant sans travaux publiés), ensuite les économistes dont 69,9% n'avaient pas publié de travaux en neuf ans, tandis que les psychologues se révélèrent les plus productifs, parmi lesquels "seuls" 16,9% des docteurs ne possédaient aucun travail dans les bases.

 

Pour ce qui est la Faculté de droit, outre Arbutina, nous n'avons pu trouver mention dans le WOS et Scopus du docteur et vice-doyen Marko Baretic, et on ne trouve pas non plus le nom du ministre de la Justice, le Dr Ivan Simonovic.

 

Simonovic nous explique que, malgré le fait qu'il ne se trouve pas dans ce qu'il appelle ces "drôles de bases", il est un des docteurs croates en sciences juridiques parmi les plus actifs.

 

Marko Baretic dit qu'il écrit régulièrement pour les revues juridiques, mais qu'il lui semble que le problème vient de ce que ces bases de données sont pauvres en de telles publications.

 

- Par exemple, j'ai écrit pour les éditeurs Rutledge et Cavendish qui sont très appréciés dans le métier juridique, mais ces revues n'apparaissent pas dans ces bases, et vous ne pouvez donc y trouver mes articles - explique Baretic.

 

Il ajoute que les articles qu'il a écrit pour les revues étrangères ne sont certainement pas ce qu'il considère ses meilleurs travaux.

 

- Ce que j'ai écrit de mieux je l'ai fait pour les éditions sur place. Je pense qu'il n'est pas important que ces travaux ne soient pas mentionnés dans les bases - nous dit sereinement Baretic.

 

Et de fait, pour l'avancement d'un docteur en sciences juridiques en Croatie - d'après les Règlements sur les conditions pour l'élection parmi les professions scientifiques - sont considérées comme revues de pointe avec le signe "A1" nombre d'éditions que la vaste scène scientifique mondiale n'enregistre pas dans les bases de citations et bibliographiques multidisciplinaires.

 

Qui plus est, nombre de ces revues ne peuvent être intégrées dans la base car elles paraissent irrégulièrement et, à la différence de la plupart des revues internationales, elles n'admettent qu'une révision, au lieu de deux, voire trois.

 

Bon nombre de ces revues sont en réalité les dénommées "revues maisons", c'est-à-dire des éditions qui naissent dans les facultés locales et dans lesquelles est très faible le pourcentage de refus à ce que les travaux scientifiques soient publiés.

 

La majorité des politologues croates publient pour cette raison dans la revue "Politicka misao", que ne reconnaissent pourtant pas WOS et Scopus. Damir Grubisa, ancien rédacteur en chef de "Politicka misao", publie lui-même souvent dans cette revue.

 

Néanmoins si l'on recherche son nom dans les bases de citations, il ressort qu'en 15 ans il n'a pas publié une seule recherche scientifique. Selon les mêmes critères, sont tout aussi "inexistants" les professeurs Ivan Siber, Goran Gretic, Tomo Jantol, Tonci Kursar, Vlatko Cvrtila, Smiljana Leinert Novosel, Drazen Lalic, Dag Strpic, Zrinjka Perusko...

 

S'ils remplissent les journaux et les télévisions [croates, NDT], les bases scientifiques sont vides à leur sujet.

 

- Bah, vous savez, ces bases sont assez rigoureuses. Nous avons essayé, disons, de nous inscrire dans la base Current Contents, mais ils nous ont éconduits car nous paraissons irrégulièrement. Et comment paraître régulièremnt dès lors où nous ne recevons pas à temps l'argent du Ministère ? - se plaint Grubisa.

 

Nous lui demandons alors pourquoi est-ce qu'il ne publie pas ses travaux à l'étranger, en anglais.

 

Il reprend les mêmes raisons que ses collègues de la Faculté de Droit.

 

Le public scientifique mondial ne s'intéresse pas à la politique croate - alors pourquoi donc écrire en anglais ?

 

Cependant, les docteurs croates en sciences faisant preuve d'une haute productivité ne s'accordent pas sur ce point. Ils sont convaincus que tout scientifique devrait se sentir incité à écrire pour les revues étrangères estimées.

 

Ill y a sept ans que le docteur Aleksandar Stulhofer a décidé d'arrêter d'écrire pour les éditions locales. Lorsque nous avons inscrit son nom dans les moteurs de recherche de WOS et de Scopus, plus de 30 travaux scientifiques ont été listés. Cela signifie qu'en moyenne il a écrit au moins deux travaux par an, et cela principalement en anglais.

 

- Si en tant que scientifique vous ne vous insérer pas dans l'échange mondial du savoir, mais que vous restez enfermé dans la production locale, vous êtes condamné au provincialisme, autrement dit à une complète marginalisation -prévient Stulhofer.

 

Il avance une raison possible qui explique pourquoi les docteurs croates en sciences se décident rarement à envoyer leurs travaux dans les revues estimées.

 

Le pourcentage de refus y est assez élevé. Moi-même il m'est arrivé plusieurs fois qu'ils refusent un travail. Mais en contrepartie vous obtenez trois révisions avec des remarques pertinentes sur ce qui n'est pas valable dans le travail et comment y remédier. A partir de chaque révision il est possible d'apprendre quelque chose et ainsi d'améliorer son propre travail, mais aussi de s'entraîner à la modestie - déclare Stulhofer. Il signagle aussi que pour les scientifiques de la génération plus ancienne n'est plus valable l'excuse qu'ils ne manient pas bien l'angais.

 

Là aussi il y a un remède - continue Stulhofer - car il existe dans le monde des services relativement bon marché qui améliorent les textes écrits en anglais afin qu'ils satisfassent les critères stricts des membres des comités de lecture. Les lois et règlements croates ne facilitent pourtant pas à ce que l'on perce sur la scène scientifique mondiale. Pour être promu parmi la profession, les universités croates traitent sur un pied d'égalité les revues locales et mondiales reconnues.

 

Les psychologues Denis Bratko i Pedrag Zarevski n'ont pas davantage voulu emprunter la voie de la facilité. Zarevski est présent dans les bases de citations avec 17 travaux, tandis qu'il en ressort 24 sous le nom de Bratko.

 

Le nom de la psychologue omniprésente Mirjana Krizmanic est également relativement inconnu dans les bases de citations. Ses derniers enregistrements remontent à deux articles datant de 1986, intitulés "Expérience de l'ennui chez les malades pulmonaires hospitalisés" et "Analyse de fréquence et d'intensité des vécus émotionnels forts chez les personnes atteintes de maladies malignes et chez les personnes saines interrogées"*.

 

La députée et docteur ès sciences Vesna Pusic ne possède qu'un seul travail répertorié dans les bases. Il s'agit de l'article "Croatia at the crossroads" datant de 1998.

 

Avec un même nombre de travaux, par conséquent un seul, sont représentés Mirjana Sanader et son époux Ivo. Celle-ci a écrit en 2008 le texte "On the cults of antiquity in Croatia" pour la revue "Vjesnik za arheologiju i povijest Dalmacije" (Courrrier pour l'archéologie et l'histoire de la Dalmatie). L'ancien Premier ministre a pour sa part publié en 2005 "Croatia in the new millenium : Toward EU and NATO membership", et cela dans la revue Mediterranean Quarterly.

 

Le doyen de la Faculté de Philosophie Damir Boras dans l'entretien pour Globus prend la défense des docteurs en sciences sociales. Il affirme que les bases de citations sont en fait difficiles à compulser et qu'elles n'englobent pas une grosse part de la production scientifique. Nous l'interrompons en lui faisant remarquer qu'en dépit de cela nous sommes parvenus à dénicher quatre de ses travaux.

 

- Certes, certes, vous pouvez y trouver mon nom, mais cela ne fait pas beaucoup. Je m'y suis placé grâce au fait que je me suis occupé de certains thèmes que j'ai réussi à vendre - rétorque Boras tout en écornant les plus importantes bases scientifiques.

 

Il est convaincu que la faute pour la faible production des travailleurs croates dans le domaine des sciences sociales incombe définitivement à l'Etat, qui, affirme-t-il, réduit systématiquement le budget pour financer les revues scientifiques. Déjà le Conseil de la Faculté de Philosophie à Zagreb a attiré l'attention sur ce point. Il a critiqué le Gouvernement parce qu'en 2007 il était prévu 15 millions dans le budget pour co-financer les revues scientifiques alors que cette année le montant a été réduit à 4,7 millions seulement.

 

- Et comment pouvez-vous alors publier ? - s'interroge Boras.

 

Les docteurs en sciences sociales sont en colère parce que parmi l'opinion en Croatie on n'a de cesse de souligner la haute productivité des scientifiques en sciences naturelles. Ils estiment qu'ils ont la tâche facile car eux recoivent de l'argent de la Croatie afin de se rendre à l'étranger, d'y développer un projet qui restera aux mains des étrangers, et pour comble de s'inscrire avec leur travail dans une base de citations puis de rentrer au pays.

 

Le docteur Velimir Srica de la Faculté d'Economie déclare :

 

- Depuis que j'ai été choisi il y a dix ans comme professeur titulaire je n'ai plus la nécessité de publier car cela requiert trop d'énergie et de temps. J'ai écrit 50 livres et 250 articles, et je participe régulièrement aux conférences. Aujourd'hui les gens écrivent afin de se faire remarquer et d'être invités pour prendre la parole lors de conférences. Pour ma part je n'en ai pas besoin, on m'invite de toute façon - fait Srica, sûr de lui.

 

L'économiste Ljubo Jurcic n'esquive pas davantage le fait qu'il ne publie plus. Qui plus est, il est fier, dit-il, de ne pas être un chercheur de cabinet ni un collecteur de références.

 

- Je me sers plus volontiers de bastions scientifiques afin de populariser certaines questions économiques. Par exemple, j'avais prévu une baisse du tourisme, et c'est ce qui est advenu en définitive. Il publie plus volontiers ses articles sous forme de chroniques. Du reste, je suis maintenant à Podravka**, et je n'ai donc pas le temps d'écrire un travail scientifique en la matière - s'amuse Jurcic.

 

Puisqu'on en est aux docteurs en sciences de la Faculté d'Economie à Zagreb, il convient de signaler que la professeur Desa Mlikotin-Tomic, tout juste condamnée à 14 mois de prison pour avoir accepté des pots-de-vin et avoir abusé de sa position et de ses compétences, pas plus que son collègue Silvije Orsag, ne possèdent un seul travail qui soit introduit dans les bases de citations WOS et Scopus.

 

 

 

___________

 

* Iskustvo dosade kod hospitaliziranih plucnih bolesnika", "Ispitivanje frekvencije i intenziteta jakih emocionalnih dozivljaja u osoba oboljelih od malignih bolesti te zdravih ispitanika".

 

** Une entreprise alimentaire croate en situation de sauvetage car ayant fait l'objet de magouilles politiciennes.

 

 

Source : globus.jutarnji.hr, le 9 février 2010.