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Titre du blog : Balkanikum
Auteur : Balkanikum
Date de création : 14-08-2008
 
posté le 14-09-2009 à 20:48:33

Des mots croates exportés de par le monde

 

 

L'école de langue croate LIN-CRO à Zadar a fêté le 19 août son dixième anniversaire d'activité. Elle s'appelle LIN-CRO, en tant que dérivé du latin "lingua Croatica". Le latin avait été jusqu'au XIXe siècle la langue officielle. Le mot "Croatia" est profondément ancré dans la tradition croate. Ce mot recèle un pouvoir magique autant pour Matoš que pour nous tous, quelque chose de profond, d'indicible : "Vivat, floreat, crescat schola nostra - schola Croatica !", a prononcé au moment de fêter le jubilé le dr. Mile Mamić, fondateur et gérant de LIN-CRO, ainsi qu'un prestigieux linguiste croate et chrétien engagé. Il enseigne le croate standard au département pour la slavistique et la croatistique de l'Université de Zadar. Par ailleurs, il s'est vu octroyer une récompense nationale pour avoir popularisé le croate et il est l'auteur des livres "Hrvatsko pravno nazivlje" ("La Nomenclature juridique croate") et "Hrvatsko kršćansko nazivlje" ("La Nomenclature chrétienne croate"). 

 

 

"On m'avait considéré comme un ennemi de l'Etat"

 

"Il me plaît que l'amour du prochain soit la mesure de l'amour de Dieu". En tant qu'intellectuel chrétien je veille et m'efforce à ce que la foi dans le Christ imprègne ma vie personnelle et publique. Je m'efforce à ce que toutes mes activités soient pétries d'un optimisme chrétien. Le métier et le travail avec des jeunes m'ouvrent de larges possibilités, où ma foi peut et doit s'exprimer de diverses façons. Tout ce que je suis et possède est un don de Dieu : la foi, l'Eglise, la patrie, la langue, l'amour, la famille, en particulier ma chère épouse, les amis, et même les ennemis", - déclare le dr. Mamić. Notre homme est né un 25 juillet 1944 en Italie, comme conséquence d'un exode. Il n'a pas connu son père, lequel a péri sur le Chemin de croix parcouru entre Bleiburg et son foyer. "Ils ont assassiné mon père sur terre, ont voulu assassiner dans mon coeur le (père) divin, quant à moi, jeune débonnaire et inoffensif, ils m'avaient considéré comme un ennemi de l'Etat", raconte le dr. Mamić. 

 

Une des victoires divines est quoiqu'il en soit d'avoir exporté des mots croates de par le monde grâce à l'école LIN-CRO, qui est située dans la rue Varaždinska au 52a à Zadar. "Il a fallu beaucoup investir pour que l'ancienne Vila Srbijanka devienne une école de croate. Mon épouse Anka et moi avons ainsi résolu notre problème de logement, et étant donné qu'elle était spacieuse nous avons voulu la concevoir de manière optimale", - dit le dr. Mamić. Avec son épouse, directrice de l'école, il a aménagé cette maison abandonnée et l'a "métamorphosée" en une école où l'on enseigne le croate. "L'âme de l'école est mon épouse Anka. Elle est la directrice, quant à moi j'en suis le gérant professionnel. Elle se tait et travaille, elle s'est résolue à ce que ce soit moi qui parle. C'est une femme à la foi solide, une femme d'espoir et d'amour. Récemment elle a été opérée d'un cancer, maintenant elle n'éprouve aucune séquelle et jamais elle n'a connu la dépression" - fait le dr Mamić à propos de son Anka, économiste de profession, une épouse assidue, et qui à son instar arbore un sourire permanent. Les époux Mamić sont les parents de Liljana, qui leur a donné trois petits-enfants, et ils ont adopté Josip, quoique pour eux il ne soit pas un fils adopté mais tout simplement leur propre fils. 

 

 

"Ma femme, nous allons créer une école de langue croate"

 

"Un beau matin de 1999, j'ai dit à Anka : 'Ma femme, nous allons créer une école de langue croate ! De telles écoles il en existe peu, il en faut.' L'incitation était venue d'une requête d'une collègue d'Heidelberg, qui m'avait prié de me renseigner su une école de croate à Zagreb, afin qu'une étudiante à elle la fréquente. Je n'avais pas pu recueillir toutes les informations, aussi je m'étais décidé à créer une école" - se souvient le dr. Mamić. Résolu à fonder l'école il s'était servi de ses difficultés matérielles. Afin de pouvoir acheter la maison à Zadar en 1998, les époux Mamić donnèrent en hypothèque leur maison qu'ils occupaient à l'époque, située à Sveti Ivan Zelina, où ils avaient vécu pendant 25 ans. Grâce à des conditions favorables ils l'avaient bâtie dans cette région kajkavienne aussitôt après s'être mariés. (A Zelina ils avaient fondé une branche de la Matica Hrvatska, dont le dr. Mamić fut le premier président). Cependant il leur fallait trois personnes garantes. Des amis leur vinrent en aide, Nikola Vrabac, président en son temps de la Chambre vétérinaire croate, Ivan Paštar, directeur de l'Ecole d'agronomie de Zadar Stanka Ožanića, ainsi que le dr. Ante Murn, à l'époque doyen de l'Ecole normale primaire de Zadar. Ces quatre débiteurs associés, qui s'en allèrent signer le contrat en Slovénie, sont considérés par le dr. Mamić comme le Comité d'honneur de LIN-CRO. 

 

Les cours internationaux de croate qui s'étalent sur deux ou trois semaines en juillet et août (soit individuels soit en groupe - pour le niveau débutant, moyen et avancé) ont été fréquentés en dix années par 550 élèves de tout âge, profession et motivation : que ce soient des descendants croates qui reviennent à leurs racines, des gens d'affaires aux profils divers, des traducteurs venus de la Commission européenne, du Parlement européen et de la Cour européenne. Toutes ces institutions reconnaissent le diplôme attaché aux cours ; l'intérêt pour LIN-CRO s'accroît. 'J'avais été heureux lorsque j''étais sorti du pays en tant que lecteur pour la langue croate. C'est une grande joie que de diffuser la culture d'une langue ayant été opprimée durant des siècles et de vivre le fait d'avoir créé une école... que de rencontrer ces personnes... Il n'était pas facile de rembourser le crédit, j'avais emprunté de l'argent pour les versements. Et c'est dans une telle situation que l'idée m'était venue de fonder une école et d'assurer des rentrées", - raconte le dr. Mamić. 

 

 

Ce qui a été promis doit être accompli

 

Le premier cour, il y a dix ans, avait été fréquenté par sept participants, mais à présent ce sont des groupes allant de 15 à 20 étudiants. LIN-CRO organise en juin un programme de 150 heures réparti sur six semaines destiné aux étudiants américains, avec à la clé des excursions spécialisées, qui se tient en collaboration avec l'université du Kansas. Il s'agit de recherches postgraduate axées sur la langue, l'histoire et la culture croate. Chris, un Américain, prépare un travail de doctorat sur l'histoire des orgues en Croatie et durant une visite à Visovac il a joué sur les célèbres orgues de Nachini. Chaque cour est agrémenté d'un programme culturel, de la visite de villes et de parcs nationaux. Les étudiants cuisinent ensemble, conversent, se rencontrent et ils nouent des amitiés. Avant l'examen, le dr. Mamić se livre à une prière pour ses élèves, pour qu'ils se libèrent du trac, montrent en toute objectivité leurs connaissances et aptitude à réfléchir ; ils ne les interroge pas pour les rabaisser ni ne recherche leur ignorance ; il lui faut être juste au niveau de l'évaluation, et s'ils ne passent pas l'examen, qu'ils ne se découragent pas ; que cela soit joyeux, amical et dans le respect. 

 

"Le lien entre l'humain et le divin, le caractère inséparable entre le vertical et l'horizontal sont des signes authentiques du christianisme" - explique le dr. Mamić. Par ailleur collaborateur à l'université de Mostar, il estime qu'il faut épauler cette unique université croate en Bosnie. Il a publié une foule d'articles, d'études, de livres ainsi que des conseils en matière linguistique dispensés durant les émissions de la Radio croate. Il est membre du Conseil pour la norme du croate standard auprès du Ministère compétent. "Il faut toujours apprendre, étudier, connaître quelque chose de neuf sur sa propre langue". La connaissance est importante, mais aussi l'amour, l'essentiel est de choyer l'un et l'autre. Dans l'école nous nous en tenons au principe que ce qui a été promis doit être accompli - et cela avec amour et coeur. Si nous ne travaillions pas ainsi, nous ne pourrions pas du tout travailler. Sans doute est-il possible d'en faire plus, mais on ne peut en faire moins. Cela devrait être la règle dans les rencontres avec les gens : le respect envers autrui, la profession, la matière enseignée, l'amour à cet égard. C'est alors qu'on travaille le mieux et avec le plus de réussite. Appliquer ce principe a rapporté une bonne réputation à LIN-CRO. Le reste de la publicité se fait par le bouche à oreille. Les gens sont très intéressés par la langue et la culture croate", selon le dr. Mamić. 

 

Depuis de longues années il est le corédacteur de la revue spécialisée pour la culture de la langue croate "Jezik", dont le rédacteur en chef est le dr. Stjepan Babić. Cette revue renommée, reconnue parmi les linguistes, est publiée à Zagreb cinq fois par an, et les articles qui y figurent comptent beaucoup pour faire progresser la profession. Le dr. Mamić avait achevé l'école primaire à Lišane Ostrovićke, d'où il est originaire, et le gymnase franciscain classique à Sinj. C'est à Zagreb qu'il a étudié la langue et la littérature croate ainsi que le latin et la littérature romaine. Il a été invité comme lecteur et professeur de croate à l'étranger, dans les universités de Münster et de Budapest. Dans toutes les universités allemandes qui dispensent la slavistique il a enseigné sur la problématique liée au croate et cette riche expérience s'est retrouvée incorporée dans les fondements qui président à LIN-CRO. Longtemps il a travaillé à l'Institut pour la langue croate à Zagreb, et à partir de 1993/94 il s'était constamment rendu à la Faculté de Philosophie de Zadar, qui était alors une zone exposée à la guerre. Un obus est d'ailleurs tombé à proximité de l'autocar dans lequel il faisait l'aller pour Zagreb. L'académicien Dalibor Brozović fit sa connaissance à Budapest lors d'un congrès scientifique sur Krleža, où le dr. Mamić avait présenté un compte-rendu. Brozović lui offrit de le remplacer à la Chaire pour le croate standard à Zadar. "Mon épouse travaillait chez Elektra à Sveti Ivan Zelini, nous aurions pu bien y vivre. Néanmoins j'ai dit : 'Il nous faut pourtant aller à Zadar, c'est là notre région'. Pendant des années, jusqu'à ce qu'elle ne devienne directrice de LIN-CRO, Anka est restée sans travailler. Je lui avais dit : 'Nous aurons pour le poisson, le pain et le vin, le reste n'importe pas'. Et ainsi en fut il" - raconte le dr. Mamić. 

 

 

Raisons innombrables pour apprendre le croate

 

Riches sont les expériences professionnelles avec les descendants croates. Une enseignante universitaire d'Amérique, 60 ans, vient apprendre la langue de son paternel. Médecin aux USA, originaire de Dugi Otok, elle est mariée à un Américain. Chaque été elle vient avec ses deux enfants afin d'apprendre le croate. L'école est également fréquentée par une théologienne coréenne et sa fille, dont le sérieux pour apprendre a suscité le respect de tous. Les étudiants sont également des diplomates, des banquiers, des consuls, mais aussi des clercs, que ce soit un secrétaire principal de l'ordre bénédictin ou encore des prêtres. Par exemple, il a fallu à un Polonais qu'il apprenne à prêcher en Croate d'ici la Noël. Un autre prêtre de Linz pense qu'il est honteux qu'un Européen soit sans connaître une langue slave. Il compte beaucoup d'ami parmi les Croates et dans son diocèse bon nombre de Croates participent à la vie religieuse. L'école a également été fréquentée par Hannah, une soeur allemande appartenant à la Communauté des Béatitudes. Elle s'occupe de ressourcement spirituel et les époux Mamić offrent aux élèves ses connaissances spirituelles en la matière. Ils lui ont permis d'étudier et de se loger gratuitement, dans une optique évangélisatrice. Ursula, qui nous vient d'Autriche, apprend le croate car elle a beaucoup d'amis croates et elle travaille dans un bureau pour l'intégration des immigrés en Autriche. Bon nombre venus d'Europe souhaitent servir comme traducteurs pour le croate. Une Polonaise qui travaille au Parlement européen désire apprendre le croate. Elle dit qu'une bourse lui sera accordée car le croate a l'avantage devant d'autres langues. Kristina, du Luxembourg, travaille au Parlement européen sur les dossiers croates ; la traduction de textes en espagnol doit être achevée d'ici à ce que la Croatie ne fasse son entrée dans l'Europe. Bettina, d'Allemagne, a une amie croate avec laquelle elle souhaiterait parler le croate. Tous soulignent la beauté de notre pays et l'amabilité des gens. Le Japonais Juki Onogi, actuellement installé en Amérique, étudie le croate. Muni d'un calepin, il s'en allait à travers Zadar en priant les gens de ne parler avec lui que le croate du fait qu'il l'apprend. Pour l'année prochaine son retour est annoncé. Onogi a appris à écrire et à lire le glagolitique, et sur le tableau de l'école il a écrit : "J'aime Zadar, j'aime la Croatie". Certains apprennent le croate en raison de leur conjoint croate, certains souhaitent connaître la littérature croate, notre profil géostratégique. La Japonaise Junko Takeyama est tombée amoureuse de la Croatie alors qu'elle était petite fille et avait participé au Festival [international] des enfants à Šibenik. Une fois devenue majeure elle s'est inscrite à LIN-CRO, durant quatre semaines elle a étudié à raison de dix heures par jour. A une occasion on avait pu l'entendre dire en croate et japonais sur la Radio croate "Bonjour la Croatie". Elle s'est inscrite à l'Académie des arts de Split, et lorsque le dr Mamić l'a croisée par la suite, il a pu se convaincre qu'elle parlait comme une vraie Splitoise. La détentrice du record dans l'apprentissage intensif est une Autrichienne, qui durant une semaine a étudié tous les jours pendant 12 heures ! "Les étudiants qui connaissent une langue aux flexions et à la morphologie similaires à celles du croate, telle que le latin, le grec ou une autre langue slave, apprennent le croate avec plus de facilité. Les déclinaisons et la morphologie du croate posent difficulté. Cependant ils en apprennent les règles, ils le parlent alors mieux que les Croates", - déclare le dr. Mamić. LIN-CRO entretient une coopération fructueuse avec l'Ecole d'agronomie Stanka Ožanića à Zadar, laquelle école a compris la valeur de cette activité pour notre langue et culture, c'est ainsi que s'y tiennent des cours pour la prospérité de l'essence et du patrimoine croate. 

 

 

Au service des élèves et de leurs besoins

 

L'école est adaptée aux besoins des élèves. Les locaux de la maison LIN-CRO, désormais la vila Hrvatinka, ont été aménagés afin de pouvoir servir à la fois comme chambre et comme salle de classe. C'est dans un esprit croate et chrétien que le dr. Mamić a été éduqué par son parent Mirko, qui en tant que jeune s'était retrouvé sur le Chemin de croix avec son père, ainsi que par le prêtre Lujo Šušnjar, chez lequel il avait vu pour la première fois la revue "Jezik", dont il est désormais corédacteur depuis de nombreuses années. Comme j'étais un élève indigent du secondaire il m'avait une fois donné un peu d'argent alors qu'il vivait modestement. Ces quelques sous ont eu dans ma maturation une valeur transcendantale : il m'avait semblé que le Père céleste se souciait de moi au travers de braves gens" - dit le dr. Mamić. C'est pourquoi il est maintenant heureux lorsqu'il peut venir en aide aux nécessiteux. "Il s'est avéré que l'idée de l'école était la bonne, l'intérêt est grand. Beaucoup de personnes intéressantes y prennent part, avec bon nombre nous restons dans une relation durable. Si j'estime que quelqu'un est dans une situation matérielle difficile, mais veut apprendre, nous lui offrons gratuitement un logis et des cours. C'est la bénédiction de l'école. Nous ne perdons rien si nous offrons gratuitement à quelqu'un. J'ai le sentiment qu'il s'agit là d'un gain" - dit Anka, également originaire de Lišane Ostrovićke, et qui comme étudiante du secondaire avait connu Mile à Zagreb. "Nous sommes agréablement surpris par un tel intérêt car nous opérons sur une base commerciale, nous ne bénéficions pas de l'aide du budget de l'Etat", - déclare Anka. 

 

Le dr. Mamić souligne le professionnalisme de ses collaborateurs professeurs, à savoir Tomislav Frleta, Marijana Bašić et Sanja Baričević. Avec dévouement ils oeuvrent à diffuser chez des personnes habitant tous les continents la connaissance de la langue, de la littérature, du patrimoine culturel et des curiosités naturelles croates. 

 

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Source : Glas Koncila - Num 35, 30 août 2009.